Un chez-soi dans son cœur et dans sa tête : Quel est l’impact de la pandémie sur les jeunes en situation d’itinérance?

Entrevue de Sarah Mooney et Sarah Schwartz, membres du Conseil consultatif de la jeunesse de l’IDSEA des IRSC

Mardi Daley
Naomi Thulien

14 octobre 2021

Défenseure, entrepreneure et paire spécialiste, Mardi Daley a récemment fondé le Lived Experience Lab, pour soutenir la participation éthique des gens ayant une expérience concrète de la recherche communautaire et du perfectionnement de la main-d’œuvre. Elle est forte de six années d’expérience auprès d’organismes au service des jeunes à Toronto et hors Toronto, et s’intéresse particulièrement à l’itinérance chez les jeunes et à la santé mentale.

Naomi Thulien est une infirmière praticienne et une chercheuse qui s’emploie à lutter contre les inégalités sociales et structurelles qui causent et perpétuent l’itinérance chez les jeunes. Elle est chercheuse au MAP Centre for Urban Health Solutions, institut de recherche à l’Hôpital St. Michael, à Toronto. Elle est également professeure adjointe (en titre seulement) à l’École de santé publique Dalla Lana, de l’Université de Toronto.

Deux membres du Conseil consultatif de la jeunesse de l’Institut du développement et de la santé des enfants et des adolescents (IDSEA) des IRSC ont interviewé Mardi Daley et Naomi Thulien, chercheuses du projet de synthèse de connaissances sur la COVID-19 et la santé mentale intitulé À l’épreuve des pandémies : synthèse des données sur l’utilisation en contexte réel de pratiques prometteuses en santé mentale et en toxicomanie chez les jeunes en situation d’itinérance ou qui l’ont été.

Entrevue

Comment définissez-vous l’itinérance, et que signifie « être chez soi »?

Naomi partage sa vision holistique du chez-soi : nos collègues autochtones le comprennent très bien – « avoir un toit » n’est pas la même chose qu’être « chez soi ». Et le chez-soi n’est pas un espace contenu entre quatre murs, c’est un lieu situé dans le cœur et dans la tête. L’itinérance n’est pas non plus une expérience linéaire. Le fait de demeurer aussi longtemps en mode survie crée des séquelles psychologiques et façonne les mentalités. Se sentir sans abri chez soi constitue une menace véritable, explique Mardi. Nous devons examiner les facteurs en amont sur lesquels nous pouvons agir, ainsi que les solutions à long terme que nous pouvons appliquer, en regardant au-delà des refuges pour promouvoir le logement à long terme et l’emploi. Des solutions tangibles comme les subventions au logement et le soutien aux personnes à risque d’itinérance ont eu un certain succès; cependant, les solutions intangibles axées sur l’inclusion, le sentiment d’appartenance et le sentiment d’avoir un but sont tout aussi importantes. Les jeunes en situation d’itinérance doivent composer avec un type d’ennui particulier : une crise existentielle conjuguée à une quête de sens et d’appartenance. Et lorsqu’ils sortent de leur situation d’itinérance, cette crise existentielle teintée d’ennui revient en force, amplifiée par les sentiments de solitude et d’isolement, explique Naomi.

Quel est l’impact de la COVID-19 sur les jeunes en situation d’itinérance?

Les impacts immédiats de la COVID-19 sur les jeunes en situation d’itinérance sont préoccupants. En raison du manque d’intimité dans les refuges et l’instabilité des forfaits téléphoniques temporaires et des réseaux sans fil, de nombreux jeunes n’ont qu’un accès intermittent au soutien en santé mentale et en toxicomanie. L’emploi virtuel et à distance s’avère également difficile, et les jeunes les plus marginalisés souffrent davantage des effets de la pandémie. Comme l’explique Mardi, d’un point de vue intersectionnel, les personnes de couleur, les personnes autochtones et les personnes LGBTQ2S+ sont les plus défavorisées du point de vue des déterminants de la santé. Depuis le début de la pandémie, on constate que ces populations sont les plus vulnérables. Beaucoup n’ont plus accès à des environnements propices à l’affirmation du genre, et certains sont pris au piège dans des milieux abusifs.  

Les impacts à long terme de la pandémie sur les jeunes en situation d’itinérance sont encore inconnus. Selon Naomi, l’impact de la COVID-19 sur le taux d’itinérance chez les jeunes ne se fera pas sentir avant trois à cinq ans. Elle explique qu’habituellement, les gens ne basculent dans l’itinérance que lorsqu’ils ont épuisé toutes leurs autres sources de soutien.

Quels sont les effets des barrières systémiques et de l’entrecroisement des identités sur les jeunes en situation d’itinérance?

Naomi signale qu’au Canada aujourd’hui, la plupart des jeunes dans la vingtaine n’ont pas les moyens de se payer un logement et d’être indépendants financièrement. La pression sur les jeunes en situation d’itinérance ou qui l’ont été est énorme, et les problèmes de santé mentale ou de toxicomanie que peuvent vivre certains jeunes ne sont pas adéquatement traités.   

Mardi et Naomi conviennent que la superposition des identités est pénalisante du point de vue des déterminants de la santé et fait en sorte qu’il est plus difficile de supporter l’itinérance et d’en sortir. Comme l’indique Mardi, plus vous cumulez d’identités systémiquement opprimées, plus difficilement vous vous en sortirez, même si vous ne faites rien de mal. Les jeunes en situation d’itinérance sont souvent coupés des communautés où ils peuvent s’affirmer; par exemple, des jeunes LGBTQ2S+ peuvent être incapables de rejoindre des environnements propices à l’affirmation du genre. Les jeunes vivant dans les refuges sont souvent des personnes hautement intelligentes et pleines de ressources dont les conditions de vie sont difficiles en raison de leurs identités entrecroisées, ce qui renforce le besoin d’examiner l’itinérance d’un point de vue intersectionnel.

Ces barrières systémiques influent sur notre compréhension de l’itinérance chez les jeunes et notre façon de l’étudier. Mardi note qu’il peut exister des préjugés quant à la capacité d’une personne de se présenter au travail et d’être productive. L’embauche de jeunes employés peut conduire à des situations de microgestion faisant obstacle à leur autodétermination et à leur autonomie dans le projet ou le poste. De plus, comme l’explique Mardi, le système ne se soucie guère des personnes racisées, alors pourquoi voudraient-elles travailler à l’intérieur de ce système qui perpétue autant de haine à leur égard, en plus de mal les desservir? Pour encourager les jeunes ayant l’expérience de l’itinérance à participer aux projets de recherche, Mardi suggère de leur demander directement ce dont ils ont besoin au lieu de le présumer. Par exemple, un jeune peut posséder un téléphone cellulaire, mais son accès Internet peut être limité. L’expérience de Mardi lui a appris que les gens qui désirent travailler avec des jeunes marginalisés tendent à avoir des idées préconçues sur leur manque d’engagement au lieu de s’adresser à eux directement pour savoir de quel soutien ils ont besoin pour réussir.

Quelles sont quelques-unes des idées fausses et des lacunes de la recherche concernant les problèmes de santé mentale et de toxicomanie chez les jeunes ayant l’expérience de l’itinérance?

Nous traitons les problèmes de santé mentale et de toxicomanie chez les jeunes comme des pathologies, explique Naomi. Les jeunes vivant avec des traumatismes complexes, qui sont mal logés et qui doivent composer avec l’isolement, la solitude et l’ennui sont plus susceptibles d’avoir une santé mentale fragile et de recourir aux substances pour tenir le coup. Bien que les interventions individuelles soient nécessaires, nous avons davantage besoin d’interventions en amont – par exemple au niveau de l’emploi et du logement – qui contribueront à réduire les problèmes de santé mentale. Le manque de recherche profitable aux jeunes en situation d’itinérance s’explique en partie par la stigmatisation associée aux problèmes de santé mentale et de toxicomanie et la stigmatisation découlant des identités entrecroisées. Toutes les études longitudinales ont des problèmes de rétention des participants, et les participants quittent les études pour deux raisons : ils sont devenus trop accaparés par leur vie personnelle ou quelque chose de très grave leur est arrivé. Selon Mardi, le rôle des problèmes de santé mentale et de toxicomanie dans ces abandons doit être exploré davantage. Naomi souligne que la plupart des interventions auprès de cette population sont principalement axées sur les comportements individuels et les résultats à court terme; la recherche devrait plutôt tenter de savoir si les interventions procurent une certaine stabilité avec le temps et si elles contribuent au sentiment d’inclusion sociale et économique des jeunes.

Pourquoi les déterminants en amont ont-ils un rôle important à jouer dans la lutte à l’itinérance chez les jeunes?

Naomi pense que pour prévenir le problème de l’itinérance chez les jeunes, il est essentiel d’en examiner les déterminants en amont. Une étude pancanadienne publiée en 2016 (en anglais seulement) a révélé que 76 % des jeunes en situation d’itinérance avaient tenté au moins deux fois de se sortir de cette situation; parmi eux, 37 % avaient fait plus de cinq tentatives. Cela signifie que la prévention de l’itinérance et le soutien au logement doivent être plus qu’une affaire de logement. Comme l’explique Naomi, la perception du problème de l’itinérance chez les jeunes ne doit pas être limitée à l’absence d’un toit; ces jeunes ont d’autres besoins. Les interventions en amont requièrent une collaboration entre divers secteurs. Il est donc nécessaire de sensibiliser davantage les intervenants qui n’œuvrent pas dans le secteur de l’itinérance, indique Mardi.

Quelle est l’importance d’inclure des personnes ayant un vécu pertinent dans la recherche?

Selon Mardi et Naomi, les personnes ayant un vécu pertinent ont un rôle crucial à jouer dans la planification de la recherche et l’interprétation de ses résultats. L’inclusion des jeunes dans la recherche est une façon de leur redonner une voix, explique Mardi. Lorsque vous avez des jeunes cumulant plusieurs facteurs identitaires, il est d’autant plus important que des gens comme moi‑même et d’autres se mouillent car sans cet élément, notre recherche n’atteindra pas ses objectifs. En travaillant avec des personnes possédant un vécu pertinent, on s’assure que nos questions soient pertinentes et ne créent pas de confusion ni ne déclenchent d’émotion négative. En combinant la perspective analytique et logique des chercheurs avec les émotions des jeunes participants, on obtient une recherche passionnée qui peut mener à des résultats exceptionnels, conclut Mardi.

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