La recherche qui a transformé l’étude de la douleur
Les découvertes du Dr Jeffrey Mogil sur les expressions faciales des souris et les différences entre les sexes ont modifié en profondeur la façon dont les chercheurs conçoivent et mesurent la douleur
Certaines des découvertes les plus notables du Dr Jeffrey Mogil pourraient être le fruit du hasard. Ses travaux n’avaient pas vocation à révolutionner la recherche sur la douleur, mais ils laisseront pourtant une empreinte durable sur la discipline.
Chercheur spécialiste de la douleur et professeur à l’Université McGill, le Dr Mogil a mené des travaux appuyés par les IRSC qui ont mis le doigt sur deux angles morts de la recherche sur la douleur : les études portaient presque exclusivement sur la douleur chez les hommes et elles mesuraient pour leur majorité un type de douleur particulier qui ne prévalait pas chez les patients.
Alors qu’il était encore étudiant diplômé, le Dr Mogil s’est trouvé à tester un médicament sur des souris mâles et des souris femelles. À l’époque, les chercheurs utilisaient principalement des souris et des rats mâles dans leurs essais, mais dans un souci d’économies, le directeur du laboratoire du Dr Mogil élevait ses propres souris, dont les portées comprenaient naturellement les deux sexes. L’effet du médicament en question semblait globalement modéré, mais en analysant les données par sexe, le Dr Mogil a découvert que les souris mâles réagissaient très favorablement, au contraire des souris femelles. Dans ses études subséquentes, d’autres différences entre les souris mâles et femelles sont apparues, sans qu’elles ne retiennent pour autant l’attention du milieu de la recherche.
« Je publiais régulièrement des articles sur mes observations, comme l’implication différenciée de neurotransmetteurs ou de gènes chez les souris mâles et femelles, se souvient le Dr Mogil. Elles suscitaient un certain intérêt de la part de la communauté scientifique, mais beaucoup croyaient certainement à une coïncidence. »
Tout a changé en 2014, lorsque le Dr Mogil et ses collègues ont publié une étude prouvant que la douleur est ressentie différemment sur le plan biologique par les souris mâles et femelles. L’étude démontrait que les cellules microgliales (présentes dans la moelle épinière) sont uniquement impliquées dans la sensation de douleur chez les souris mâles, tandis que les lymphocytes T le sont uniquement chez les souris femelles, en dépit de différences majeures dans les mécanismes qui régissent leur activation respective. Jusqu’alors, les chercheurs partaient du principe que la microglie était en cause dans la perception de la douleur. « Notre étude a démontré que ce qui est vrai chez les souris mâles ne l’est pas du tout chez les femelles », explique le Dr Mogil, ajoutant que « ce que nous concevions comme un phénomène biologique commun à toute l’espèce ne concernait en réalité que la douleur ressentie par les souris mâles, et par extension par les hommes ».
La découverte a contribué à donner de l’impulsion à des politiques qui imposent aux chercheurs de tenir compte des deux sexes dans leurs études sur des animaux. La pratique a depuis pris de l’ampleur dans la recherche préclinique, tout comme le nombre de chercheurs qui s’intéressent activement aux différences entre les sexes dans la perception de la douleur. « La recherche sur la douleur est devenue un sous-domaine de premier plan », se réjouit le Dr Mogil.
Une autre avancée majeure du chercheur concerne l’échelle d’évaluation des expressions faciales des souris. Après avoir découvert que les souris éprouvent de l’empathie pour la douleur par la vue, il s’est demandé si les chercheurs pouvaient eux aussi en déceler les signes en observant le visage des souris. S’en est suivi une collaboration avec des spécialistes de la douleur chez l’enfant qui a abouti à la création d’une échelle permettant de mesurer l’intensité de la douleur ressentie par une souris en scrutant son visage.
Cette échelle, conjuguée à une seconde que le Dr Mogil et ses collègues ont créé sur les rats, fait partie des premiers outils de mesure immédiate de la douleur chez ces animaux. Auparavant, la plupart des études visaient à mesurer l’intensité d’un type de douleur appelée hypersensibilité induite, c’est-à-dire une douleur d’origine externe, comme le fait de piquer le sujet étudié. Or, les douleurs soudaines, qui prédominent chez les patients, sont ressenties à l’intérieur du corps. En privilégiant la mesure de la douleur par hypersensibilité induite au détriment des douleurs soudaines, les chercheurs avaient donc peu de chances de mettre au point des traitements efficaces, car « les processus biologiques impliqués dans l’hypersensibilité induite et dans les douleurs soudaines ne sont pas les mêmes », souligne le Dr Mogil. L’échelle d’évaluation des expressions faciales des souris a ainsi ouvert la voie à la mise au point de médicaments qui répondent mieux aux besoins des patients.
Les découvertes du Dr Mogil illustrent la complexité et la profondeur de la recherche sur la douleur et mettent en lumière l’importance qu’il convient d’accorder aux facteurs qui ont une incidence concrète sur les patients, comme il le fait remarquer : « L’approche suivie dans la recherche sur la douleur pour obtenir des résultats pertinents pour certaines populations ou certains groupes de populations est déterminante ».
En bref
L’enjeu
Les différences entre les sexes dans la perception de la douleur n’étaient pas étudiées et des outils de mesure du type de douleur prédominant chez les patients n’existaient pas.
La recherche
Les travaux du Dr Jeff Mogil ont contribué à démontrer que les processus biologiques impliqués dans la perception de la douleur diffèrent entre les hommes et les femmes et qu’une nouvelle approche de l’évaluation de la douleur dans la recherche préclinique conduit à une amélioration des traitements.
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