Le premier président des IRSC
Entretien avec le Dr Alan Bernstein, chercheur en santé et dirigeant de renommée internationale et premier président des IRSC, de 2000 à 2007.
Le Dr Alan Bernstein, vers 2002
Les IRSC sont le fruit de la vision de gens passionnés.
Quelle était cette vision? Créer une nouvelle organisation composée de 13 instituts qui œuvreraient chacun dans un domaine de recherche en santé et uniraient leurs forces pour enrichir le bagage de connaissances scientifiques, pour le bien de la population canadienne et mondiale.
C'est le Dr Alan Bernstein, biologiste moléculaire de formation, qui a été choisi pour diriger la nouvelle organisation, lui qui avait une impressionnante feuille de route en recherche sur le cancer et les cellules souches. M. Bernstein a été membre du corps professoral de l'Institut ontarien du cancer et a occupé le poste de directeur de la recherche à l'Institut de recherche Samuel-Lunenfeld à Toronto de 1994 à 2000, jusqu'à ce qu'on lui offre une occasion en or, celle de diriger les IRSC tout juste créés.
Nous avons eu le plaisir de nous entretenir avec le Dr Bernstein qui nous a gentiment parlé des premiers jours de l'organisme sous sa gouverne.
IRSC : Comment était-ce d'être le premier président des IRSC?
Dr Bernstein : J'étais à la fois très heureux et, avouons-le, un peu craintif. La création des IRSC était une tâche monumentale qui ne se fait pas seul. Il fallait travailler avec beaucoup d'autres gens.
C'était électrisant pour moi de pouvoir travailler avec l'équipe du Conseil de recherches médicales du Canada qui m'a été confiée et avec l'équipe de nouveaux directeurs scientifiques que nous étions en train de monter, avec leur personnel et les conseils consultatifs des instituts.
Les nuits ont été courtes les six premiers mois, mais j'ai adoré l'expérience de donner vie aux IRSC. C'est vraiment un bel organisme.
IRSC : Qu'est-ce qui vous a donné du fil à retordre au début de votre mandat?
Dr Bernstein : L'une des choses que j'ai trouvé particulièrement difficiles dans la mise sur pied des IRSC a été de convaincre le milieu de la recherche d'embrasser la nouvelle vision associée aux IRSC et de me croire quand je disais que les acteurs de la recherche en santé en ressortiraient plus forts. Ce n'était plus l'organisation que c'était auparavant. Nous avions un mandat élargi qui comprenait les sciences sociales et humaines (instaurant ainsi les quatre thèmes de recherche) et nous ajoutions une dimension stratégique à notre travail, qu'il n'y avait pas au Conseil de recherches médicales.
Tout le monde a mis la barre assez haut, que ce soit le milieu de la recherche, les organismes de bienfaisance en santé, le Parlement ou le ministre de la Santé. J'étais un fervent adepte de la nouvelle vision et de la direction que prenaient les IRSC et je comptais bien rallier les gens à la cause.
IRSC : C'était comme gérer un important changement, on dirait bien.
Dr Bernstein : Tout à fait. Beaucoup de spécialistes en biomédecine et en recherche clinique craignaient qu'on surcharge le budget en incluant les sciences sociales et humaines. De leur côté, les chercheurs en sciences sociales et humaines demeuraient suspicieux quant à notre nouvelle vision inclusive, d'autant plus que j'étais très porté sur la recherche fondamentale en laboratoire. Il y avait donc de la méfiance des deux côtés concernant l'efficacité du mandat élargi.
IRSC : Il y avait donc plus de chercheurs d'une diversité accrue de disciplines qui demandaient des subventions?
Dr Bernstein : Exactement. On s'inquiétait à juste titre que le budget allait être trop serré. Je me suis donc donné la priorité de convaincre les pouvoirs publics que le budget devrait être proportionnel au mandat élargi des IRSC.
Dans notre stratégie pour apaiser les esprits, nous avons cherché à écourter le plus possible les discussions et débats (souvent très animés) et à passer à l'action en réalisant la vision créée sous la direction du regretté Dr Henry Friesen. Personne n'est à l'aise avec le changement : la rapidité était donc de mise dans notre situation, sans sacrifier l'utile à l'idéal. La mise sur pied des 13 instituts a été un élément clé de la stratégie. C'est ce qui différenciait le plus concrètement les IRSC du Conseil de recherches médicales.
À la fin du mois d'août 2000, nous avions nommé les 13 nouveaux directeurs scientifiques au terme d'un processus au cours duquel il a fallu se mettre d'accord sur l'objet et le mandat de chaque institut, lancer un appel à candidatures, créer quatre comités d'entrevue et de sélection et enfin faire approuver nos choix par le conseil d'administration. C'est un travail herculéen d'avoir pu s'entraider de manière efficace pour que tout se fasse en un peu plus de trois mois au beau milieu de l'été. Les résultats ont parlé d'eux-mêmes alors qu'en un éclair nous sommes passés des discussions à la nomination des 13 nouveaux scientifiques, dont des biologistes moléculaires, des cliniciens et des spécialistes des sciences sociales ainsi qu'à une première mondiale, soit la création d'instituts de la santé des Autochtones et de la santé des femmes et des hommes. Nous étions sérieux et nous l'avons démontré. Ce fut un beau moment!
IRSC : Qu'est-il arrivé ensuite?
Dr Bernstein : J'ai passé le plus clair de mon temps à parcourir le pays, à tenir des séances de discussion ouverte avec des acteurs du milieu de la recherche, des fonctionnaires et des politiciens provinciaux, des dirigeants d'universités et des organismes de bienfaisance en santé, entre autres. C'était une période riche et captivante pour moi, le Canada s'est dévoilé à moi d'une manière complètement différente. Je pense que j'ai bien appris à écouter activement ce qu'appréhendaient ou désiraient les gens et je me suis fait le plaisir de leur faire part de ma vision de la recherche en santé au pays. À mon avis, les nombreuses rencontres que nous avons faites à ce moment-là et même après ont galvanisé les troupes et rallié les gens à ce que nous essayions de faire.
IRSC : Quelles ont été vos premières grandes réalisations?
Dr Bernstein : Abstraction faite du travail accompli pour mettre les gens de notre côté, je dirais que ce serait la création des instituts et de leur conseil consultatif respectif.
Je me souviens avoir assisté aux premières réunions des instituts et je me suis rendu compte de l'exploit que nous avions réalisé, celui de trouver 13 merveilleux collègues ayant un rôle crucial pour les IRSC. Chaque directeur scientifique a fait un excellent travail de consultation des acteurs du milieu qu'il représentait et de formation d'un conseil consultatif avec des chercheurs, des patients (le cas échéant), des représentants du secteur caritatif et de l'industrie (le cas échéant), entre autres. Il est devenu clair au fil du temps que les conseils consultatifs jouaient un rôle de premier plan dans la réalisation de la vision des IRSC.
Je pense ici instinctivement au regretté Phil Branton, par exemple, qui a dirigé l'Institut du cancer. Après s'être entretenu avec des acteurs du milieu de la recherche sur le cancer, il a vu qu'il y avait un besoin de recherche sur les soins palliatifs. Il n'a donc pas lésiné et a mis sur pied une initiative stratégique de recherche sur les soins palliatifs même si c'était loin d'être sa spécialité. Le message ainsi envoyé ne faisait aucun doute : nous étions vraiment une nouvelle entité.
IRSC : Et, disons-le, le budget des IRSC pour la recherche en santé a triplé quand vous étiez à la tête de l'organisme!
Dr Bernstein : Nous avons fait des pieds et des mains pour engager un dialogue avec les parlementaires et leur faire part de notre enthousiasme par rapport à la vision que nous avions pour les IRSC. Nous voulions montrer que le milieu de la recherche avait à cœur de viser l'excellence dans son travail, si ce n'est que par la qualité des travaux et des revues dans lesquelles ils sont publiés ainsi que les bienfaits qu'ils procureraient à la population canadienne et au système de santé dans son ensemble.
Nous avons organisé une rencontre entre 25 à 30 jeunes chercheurs qui venaient de recevoir leurs premières subventions des IRSC et leurs députés pour qu'ils leur expliquent l'importance de leurs travaux. Nous leur avons bien dit à l'avance de ne pas demander plus d'argent, mais de les remercier et de leur décrire leur recherche et les avantages qu'en tirerait la population canadienne. Le président de la Chambre a ensuite demandé qu'on se lève et qu'on les salue d'une révérence pendant la période des questions, parce qu'ils étaient importants pour le Canada. Tous les élus ont applaudi, des deux côtés de la Chambre.
IRSC : C'est super! Auriez-vous un autre souvenir marquant de l'époque où vous dirigiez les IRSC?
Dr Bernstein : J'en ai tellement! Je me souviens particulièrement des lignes directrices que nous avons rédigées pour la recherche sur les cellules souches embryonnaires, un sujet controversé à l'époque. Nous avons formé un comité d'acteurs de toutes sortes (scientifiques, éthiciens, Canadiens perplexes) qui a eu pour mandat d'élaborer des lignes directrices qui permettraient de réaliser des recherches ayant le potentiel de sauver des vies, mais dans le respect des principes éthiques.
Je dois remercier Janet Rossant, qui a présidé le comité, et les membres de son comité pour leur excellent travail. C'est un autre exemple de notre désir de prévenir plutôt que guérir, à l'image des nouveaux IRSC.
IRSC : À votre avis, pourquoi est-il important de financer la recherche en santé au Canada et dans le monde?
Dr Bernstein : Par où commencer!
Le Canada ne peut pas toujours attendre que d'autres pays fassent des progrès en sciences, surtout pas à l'heure actuelle. Il est temps que nous nous mettions à table. Les maladies continuent de causer souffrance et mort, que ce soit le cancer, la démence ou les nombreuses autres maladies chroniques ou infectieuses qui existent. Le vieillissement de la population est tel que nous verrons augmenter le nombre de cas de démence et de maladie d'Alzheimer. Le Canada doit être de la partie dans le travail accompli pour élucider ces maladies, accélérer les diagnostics et trouver de nouveaux traitements.
La COVID-19 en est un bon exemple. C'est probablement la plus grande menace avec laquelle a dû composer le Canada depuis longtemps. Les chercheurs canadiens ont été des acteurs d'importance dans les travaux scientifiques ayant mené au développement des vaccins à ARNm.
Dans tous les domaines de recherche en santé, les chercheurs financés par les IRSC ont fait de gros gains pour la santé des gens : vaccins, diagnostics, médicaments, temps d'attente pour les traitements, façons d'organiser nos systèmes de santé et déterminants socio-économiques de la santé. Le secteur des biotechnologies connaît enfin un essor dans la région de Vancouver surtout, mais aussi à Edmonton, à Toronto et à Montréal. Les travaux menés au Canada ont aussi amélioré la santé des enfants dans les pays en développement. La recherche permet d'en faire tellement.
Il ne faut aucun doute que les progrès se poursuivront au bénéfice de la santé des gens et même de la qualité de la démarche suivie pour réaliser les recherches en santé. Les équipes de recherche sont plus imposantes que jamais, la mise à contribution de plusieurs disciplines devient la norme plus que l'exception et l'IA est devenue un incontournable dans presque tous les domaines de recherche en santé. Les IRSC font partie des premières entités qui s'en sont rendu compte et financent des équipes de recherche interdisciplinaire en santé depuis leur premier concours de subventions en 2000.
J'ai enfin une dernière raison : notre système de soins de santé, dans lequel les IRSC occupent une place de premier ordre. L'intelligence artificielle est sur le point de transformer la façon dont nous soignons les gens, et rapidement. Qui sera au volant pour piloter la transformation? Qui va déterminer si les solutions sont efficaces ou non et si on en retirera des gains? La recherche!
IRSC : Vraiment intéressant! Votre passion semble avoir infecté beaucoup de gens œuvrant pour les IRSC.
Dr Bernstein : En rétrospective, je suis particulièrement fier de ce qu'ont accompli les IRSC pour la santé de la population canadienne et même mondiale. La qualité des travaux exécutés au Canada dans toutes les disciplines est indéniable. On a fait de grandes choses et apporté de belles contributions.
Jamais à mon avis la recherche en santé n'a été aussi importante et aussi prometteuse qu'elle l'est aujourd'hui.
C'était un privilège que j'ai eu de mettre sur pied une organisation du calibre des IRSC. Je suis très heureux d'avoir fait partie de l'aventure.
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