Hommes et femmes d'action, pionniers et pionnières : les treize premiers directeurs et directrices scientifiques des Instituts de recherche en santé du Canada
À Ottawa, l'enthousiasme était palpable dans l'air, la salle de réunion vibrait. Autour de la table se trouvaient quelques-uns des scientifiques les plus éminents et les plus prometteurs du Canada qui venaient d'entamer ce que beaucoup qualifieraient de travail de rêve : diriger un institut nouvellement créé dont la mission est de distribuer des fonds pour la recherche en santé.
Nous étions en 2000, et les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) venaient tout juste de voir le jour. Les treize instituts qui les composent, dotés de mandats dans différents domaines sélectionnés après une vaste consultation — cancer, génétique, maladies infectieuses et immunitaires, santé publique et des populations, etc. —, en étaient encore aux balbutiements. Maintenant armés de nouveaux fonds accordés aux IRSC par le gouvernement du Canada, les instituts étaient prêts à entamer leur mission : soutenir la recherche aux quatre coins du Canada et y investir.
Les premiers directeurs et directrices scientifiques n'ont pas perdu de temps.
« C'était comme si treize chevaux purs-sangs avaient été rassemblés dans une écurie. Nous sommes partis au galop avant même que germe l'idée de fermer la porte », se remémore la Dre Diane Finegood, première directrice scientifique de l'Institut de la nutrition, du métabolisme et du diabète des IRSC. « Nous n'avions pas encore beaucoup de politiques en place, donc nous avons pu les créer au fur et à mesure et laisser libre cours à notre créativité et à notre sens de l'innovation. »
Le Dr Rémi Quirion, premier directeur scientifique de l'Institut des neurosciences, de la santé mentale et des toxicomanies des IRSC, décrit aussi cette période comme palpitante et pleine de possibilités.
« Les premières années aux IRSC ont été extraordinaires, affirme-t-il. Lors de notre première réunion, je ne connaissais que deux personnes, mais nous étions comme une bande d'enfants ou une nouvelle équipe de football enthousiaste à l'idée de faire de grandes choses ensemble. »
Vu la quasi-absence de règles au début et les augmentations de budget substantielles d'année en année, les treize avant-gardistes se sont retrouvés dans un environnement stimulant où les possibilités abondaient.
« C'était le moment ou jamais de créer quelque chose de nouveau, quelque chose de différent, explique le Dr Quirion. Nous pouvions rêver grand. »
La Dre Finegood partage ces sentiments. « Nous nous sommes beaucoup amusés à l'époque, se souvient-elle, et nous étions treize, donc vous pouvez vous imaginer le beau mélange de personnalités dans notre groupe! »
Du pain sur la planche
Cela ne veut pas dire que les premiers directeurs et directrices scientifiques n'ont pas eu de grands défis à relever.
En effet, la recherche en santé avait déjà connu de grands progrès, mais certains problèmes de santé, comme la démence, les dépendances, les accidents vasculaires cérébraux et le diabète, restaient presque entiers.
Le Dr Bhagirath Singh, premier directeur scientifique de l'Institut des maladies infectieuses et immunitaires des IRSC, se souvient du large éventail de défis auxquels son institut était confronté à l'époque, y compris la tragique épidémie d'infections à E. coli à Walkerton, en Ontario, qui venait de faire de nombreuses victimes, les maladies à prions, la résistance aux antimicrobiens, l'hépatite C et le VIH/sida.
De même, dans le domaine de la neurologie, la population canadienne était confrontée à une charge croissante de problèmes de santé, notamment en raison de son vieillissement.
« Le cerveau est un organisme extraordinaire, explique le Dr Quirion. Il fonctionne bien pour la plupart d'entre nous pendant cinquante, soixante, soixante-dix ans… mais lorsque quelque chose tourne mal, la vie de la personne touchée s'en trouve grandement affectée ».
Certaines maladies du cerveau, comme la maladie d'Alzheimer et la maladie de Parkinson, sont particulièrement difficiles à étudier parce qu'elles évoluent lentement (ce qui nécessite des essais cliniques longs et coûteux) et parce que les chercheurs ne disposent pas de bons modèles animaux.
Parallèlement, les problèmes de santé relevant de l'institut dirigé par la Dre Finegood (le diabète, les maladies métaboliques et les dysfonctionnements du système digestif, du système hormonal, du foie et des reins) étaient si vastes qu'elle a concentré les efforts de sa communauté de chercheurs sur une seule priorité : l'obésité. C'est ce qui a permis à l'institut de commencer à relever ces nombreux défis et de maximiser les retombées de la recherche dans le cadre du budget imparti.
« Notre conseil consultatif nous avait recommandé d'axer nos efforts sur une seule priorité, se rappelle la Dre Finegood. Alors c'est ce que j'ai fait. »
De même, le Dr Singh et son équipe ont décidé de se concentrer d'abord sur la sécurité alimentaire et la salubrité des sources d'eau. Ils ont ainsi pu faire d'une pierre deux coups et s'attaquer à de nombreuses maladies infectieuses ainsi qu'à la menace croissante de la résistance aux antimicrobiens (qui se produit lorsque les bactéries deviennent résistantes aux antibiotiques en raison d'une utilisation inappropriée ou excessive). L'autre grande priorité de l'institut est devenue le VIH, un problème de santé important à l'époque au Canada qui était d'autant plus aggravé par la stigmatisation.
« Nous ne savions pas ce qui nous attendait, déclare le Dr Singh, mais nous savions que notre rôle serait crucial. »
Petit train va loin
Chaque institut réalisait ses activités à partir de l'université où travaillait son directeur ou sa directrice scientifique, avec l'aide d'un conseil consultatif pour définir les orientations de l'institut.
Le Dr Quirion se souvient d'un moment décisif de ces premières années.
« Lorsque j'ai commencé aux IRSC, j'ai réussi à convaincre le conseil d'administration et le président des IRSC de regrouper les neurosciences, la santé mentale et les toxicomanies sous un même toit, explique-t-il. Ces domaines ont donc formé le nom de l'institut. Il était logique de les regrouper plutôt que de les traiter dans des instituts différents. »
L'argument du Dr Quirion était le suivant : « si nous travaillons ensemble et brisons les barrières entre ces disciplines, nous pourrons trouver de nouveaux moyens de protéger le cerveau, c'est-à-dire de comprendre son fonctionnement et de traiter les maladies cérébrales et les problèmes de santé mentale. »
Le Dr Quirion avoue qu'au début, définir la portée de l'institut et former une équipe s'est avéré être une entreprise de grande envergure. De son côté, la Dre Finegood n'a pas oublié la complexité de l'interaction entre de nombreuses unités autonomes. Les instituts s'établissaient — gérés par des équipes de personnel local et soutenus par des équipes du siège social des IRSC à Ottawa — tout en devant trouver des façons de collaborer avec les autres instituts à des initiatives concertées et de réaliser des progrès concrets.
La courbe d'apprentissage a été très raide, se souvient-elle. « C'était du nouveau pour moi, tandis que certains de mes collègues avaient déjà dirigé des départements et d'autres organisations de ce genre. J'ai commis des erreurs, certes, mais j'ai aussi tracé de nouvelles voies intéressantes ».
Partir de zéro a été un défi de taille pour le Dr Singh aussi, mais il se souvient surtout de son équipe du tonnerre. Son institut a été particulièrement actif dans la mobilisation de la communauté, notamment en ce qui concerne la recherche sur le VIH. « Nous avons eu la chance d'avoir une bonne représentation des membres de la communauté au sein de notre conseil consultatif », ajoute-t-il.
Toutefois, une nouvelle crise a éclaté alors que son institut trouvait ses assises.
L'Institut des maladies infectieuses et immunitaires a en effet dû se montrer agile et changer d'orientation lorsque le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS) a frappé en 2003. « Le Canada se trouvait en plein cœur de ce problème mondial », explique le Dr Singh.
Les IRSC ont réagi rapidement en finançant un petit nombre de subventions de recherche dans les trois semaines qui ont suivi l'éclosion, puis ils ont créé un consortium qui est devenu la force motrice de la réponse aux futures situations d'urgence en matière de santé publique.
Malgré ces difficultés, cette époque a aussi été marquée par des occasions inhabituelles et des partenariats novateurs. « C'était le temps d'innover, d'oser, affirme la Dre Finegood. J'ai même fait imprimer le logo des IRSC au dos d'une boîte de céréales! » Le projet, un partenariat avec Kellogg's, s'inscrivait dans le cadre de la campagne Canada en mouvement. Kellogg's avait placé un million de podomètres dans ses boîtes de céréales et encouragé les gens à « faire don de leurs pas » à la recherche en santé.
« Il s'agissait d'une expérience sur le partenariat entre les secteurs public et privé et le maintien d'une séparation adéquate entre leurs intérêts », précise la Dre Finegood.
Premières réussites et retombées à long terme
Tout ce travail préparatoire a porté ses fruits et a permis aux IRSC de générer des retombées majeures pour la santé de la population canadienne.
« Il ne fait aucun doute que ce travail a accéléré le rythme de la recherche sur l'obésité au Canada », affirme la Dre Finegood. En 2002, les IRSC avaient investi plus de 106 millions de dollars dans ce domaine. Non seulement ces investissements ont insufflé un nouveau dynamisme au domaine, mais ils ont également offert des perspectives de carrière, sans quoi nous n'aurions pas des réseaux, comme Obésité Canada, qui continuent à ce jour de soutenir la recherche, l'éducation et la défense des intérêts.
Le Dr Singh et le Dr Quirion s'entendent pour dire que les premiers jours des IRSC ont jeté les bases de retombées à long terme.
« Nous avons fait des progrès en recherche sur le cerveau, au Canada et dans le monde », déclare le Dr Quirion.
Il souligne le leadership des IRSC dans le développement du domaine de la neuroéthique — l'étude des questions éthiques liées aux maladies du cerveau et à leur traitement — ainsi que dans les avancées en épigénétique et en recherche sur le tabagisme.
Le Dr Singh rappelle que son institut a été l'un des premiers défenseurs de la recherche sur le microbiome, avant que l'on ne sache vraiment de quoi il s'agissait, et tient à souligner que les groupes, les programmes et les initiatives que son équipe et lui ont mis en place (relativement, par exemple, au VIH et à la résistance aux antimicrobiens) continuent de répondre aux défis du domaine, des années plus tard.
D'hier à aujourd'hui
Si la structure des instituts demeure largement la même qu'en 2000, leurs priorités et leurs domaines d'intérêt ont changé au fil du temps pour répondre à de nouveaux problèmes, dont la pandémie de COVID-19 et la crise des opioïdes.
L'évolution du paysage politique — comme la volonté de renforcer la collaboration interprovinciale — et les progrès des technologies de communication — comme l'essor des médias sociaux et des technologies de travail à distance — sont autant de facteurs qui façonnent le mode de fonctionnement des instituts. Par exemple, de nombreuses réunions se déroulent désormais virtuellement.
Mais les changements ne s'arrêtent pas là. La Dre Finegood raconte qu'au début, il n'y avait que deux directrices scientifiques. Aujourd'hui, il s'agit de postes qui sont, pour la plupart, occupés par des femmes.
Nos treize pionniers et pionnières, quant à eux, ont connu des carrières fructueuses après la fin de leur mandat.
« Mes propres recherches ont changé grâce à mon expérience aux IRSC », explique la Dre Finegood.
En réfléchissant à son séjour aux IRSC, le Dr Singh conclut : « Ce que j'ai accompli aux IRSC dépasse les espérances qui m'animaient à mon entrée dans le monde universitaire. Cette expérience a changé ma vie. Sans aucun doute. »
Que nous les comparions à des chevaux de course galopant vers la ligne d'arrivée ou aux membres d'une équipe de football s'appuyant les uns les autres pour remporter la victoire, il est clair que les premiers directeurs et directrices scientifiques des IRSC étaient de grands penseurs, innovateurs et collaborateurs qui ont laissé un héritage remarquable.
« Les autres directeurs et directrices scientifiques étaient d'excellents collègues et mentors », ajoute le Dr Singh.
Les treize premiers directeurs et directrices scientifiques
- Institut de l'appareil locomoteur et de l'arthrite — Cy Frank
- Institut du cancer — Phil Branton
- Institut du développement et de la santé des enfants et des adolescents — John Challis
- Institut de génétique — Rod McInnes
- Institut des maladies infectieuses et immunitaires — Bhagirath Singh
- Institut de la nutrition, du métabolisme et du diabète — Diane Finegood
- Institut des neurosciences, de la santé mentale et des toxicomanies — Rémi Quirion
- Institut de la santé des Autochtones — Jeff Reading
- Institut de la santé circulatoire et respiratoire — Bruce McManus
- Institut de la santé des femmes et des hommes — Miriam Stewart
- Institut de la santé publique et des populations — John Frank
- Institut des services et des politiques de la santé — Morris Barer
- Institut du vieillissement — Réjean Hébert
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