Rapport du colloque de l’Association internationale de recherches dentaires (AIRD) :
L’indigénisation du milieu universitaire : les appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation

Réseau canadien de recherche en santé buccodentaire

Rapport du colloque de l’Association internationale de recherches dentaires (AIRD) : L’indigénisation du milieu universitaire : les appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation (21 juin 2019, Vancouver [Colombie-Britannique]) Ce colloque a été organisé par le Groupe de travail sur la santé des Autochtones du Réseau canadien de recherche en santé buccodentaire (RCRSB), à savoir Mary Ellen Macdonald (Université McGill), Mary McNally (Université Dalhousie), Robert Schroth (Université du Manitoba) et Martine Lévesque (Université McGill). Il a donné lieu à des présentations de quatre universitaires autochtones : Debbie Martin (Université Dalhousie), Diedre Desmarais (Université du Manitoba), Janelle Brown-Walkus (Université de Toronto) et James Andrew (Université de la Colombie-Britannique). Il a été commandité par le groupe de recherche en éducation de l’AIRD et l’Association canadienne de recherches dentaires, avec le soutien financier du RCRSB.

Conférenciers au colloque (de gauche à droite) : James Andrew, Debbie Martin, Janelle Brown-Walkus, Diedre Desmarais, Mary McNally. (Photo avec la permission de la Dre Herenia Lawrence)

Introduction

Les Autochtones du monde entier subissent de profondes inégalités selon de nombreux indicateurs de santé et de bien-être. La santé buccodentaire constitue un domaine particulièrement important : les peuples autochtones de nombreux pays présentent le pire bilan pour quantité d’indicateurs de la santé buccodentaire. Néanmoins, les communautés autochtones font aussi preuve de résilience face aux politiques coloniales actuelles et passées en maintenant et en faisant évoluer des pratiques traditionnelles appuyant leur mieux-être. Le processus et le rapport récents de la Commission de vérité et réconciliation (CVR) du Canada ont fait progresser les connaissances essentielles du public sur les injustices que les peuples autochtones du pays continuent de subir et ont favorisé son engagement à cet égardNote en bas de page 1. Les « appels à l’action » de la CVR nous aident à réfléchir sur cet héritage colonial et à concevoir des moyens de nous y attaquer. Trois d’entre eux (les appels 22, 23 et 24) concernent directement les professions de la santé et les poussent à reconnaître la valeur des pratiques de guérison et des guérisseurs autochtones; à accroître le nombre de professionnels de la santé autochtones; à offrir une formation en matière de compétences culturelles aux professionnels de la santé; à donner aux étudiants du secteur une formation sur l’histoire, les droits et les pratiques des AutochtonesNote en bas de page 1. À la lumière de ces appels à l’action, il est évident que le rôle du milieu universitaire dans la réconciliation est primordial.

Pour commencer à imaginer la suite à donner aux appels à l’action de la CVR par la profession de la dentisterie, le Groupe de travail sur la santé des Autochtones du Réseau canadien de recherche en santé buccodentaire (RCRSB) a organisé un colloque lors de la récente conférence annuelle de l’Association internationale de recherches dentaires, qui a eu lieu à Vancouver, du 19 au 22 juin 2019. Intitulé L’indigénisation du milieu universitaire : les appels à l’action de la Commission de vérité et réconciliation, ce colloque visait expressément à présenter le point de vue d’experts autochtones sur la façon dont les universités canadiennes devraient tirer parti de leurs programmes axés sur les professions de la santé afin de mieux « indigéniser » leur milieu.

Ce bref rapport présente un résumé du colloque et fait ressortir les mesures de suivi à envisager.


Notre colloque a débuté par un mot de bienvenue de la Dre Mary Ellen Macdonald (Université McGill), présidente du Groupe de travail sur la santé des Autochtones du RCRSB. La Dre Macdonald a fait remarquer l’à-propos de la tenue du colloque le 21 juin, Journée nationale des peuples autochtones. La Dre Mary McNally (Université Dalhousie) a par la suite souligné que nous étions réunis sur le territoire des nations Squamish, Musqueam et Tsleil-Waututh et a poursuivi par la présentation aux participants étrangers d’un aperçu de la CRV du Canada et de la façon dont les appels à l’action devraient inciter la profession dentaire à agirNote en bas de page 2.

Les experts autochtones invités, qui représentaient quatre universités canadiennes, ont fait part de leurs propres expériences dans leur milieu. Ils ont mis l’accent sur les efforts de réconciliation et fait ressortir les progrès, les revers, la résistance et les conditions gagnantes. La séance s’est terminée par une discussion avec les conférenciers, laquelle a ouvert le dialogue sur des perspectives et des initiatives internationales. Les principaux thèmes suivants ont été abordés, dont une bonne partie lors des quatre exposés.

Vérité ou réconciliation?

La Dre Debbie Martin (spécialiste inuite et titulaire de la chaire de recherche du Canada en santé et bien-être des Autochtones, Faculté de médecine, Université Dalhousie) a pris la parole en premier avec une présentation intitulée La recherche comme réconciliation; l’éducation comme vérité. Elle a souligné la nécessité de mener une réflexion critique sur le mot « vérité » de l’expression « vérité et réconciliation ». Les politiques canadiennes soutiennent toujours une relation de type colonial avec les nations autochtones, illustrée par le maintien de la Loi sur les Indiens fédérale. Le mot « vérité » peut donc sembler trompeur. Jusqu’à ce que les relations entre l’État colonisateur et les nations autochtones reposent sur un fondement de nation à nation authentique, pouvons-nous prétendre connaître la vérité sur l’histoire et le présent coloniaux du Canada? Selon la Dre Martin, bien qu’il soit impossible de modifier le passé, il incombe à tous les Canadiens et Canadiennes de travailler à comprendre la vérité avant que la réconciliation puisse soutenir un changement significatif.

La formation des professions de la santé comme moyen d’espérer un changement

Pour la CRV, la plus grande partie du travail de réconciliation doit se dérouler dans le domaine de l’éducation. Cette focalisation est délibérée : née de l’héritage traumatique des pensionnats, la CRV a été obligée de redresser la méséducation qui persiste au sujet de l’histoire autochtone. La Dre Martin a cité le juge Murray Sinclair, président de la CRV : « C’est précisément parce que l’éducation a constitué le principal instrument d’oppression des peuples autochtones et de ”méséducation“ de tous les Canadiens que nous avons conclu qu’elle représente la clé de la réconciliationNote en bas de page 3. »

Deux des conférenciers ont rappelé à l’auditoire que des initiatives fédérales ont déjà tenté de changer l’état des relations colons-autochtones. Dans son exposé intitulé Le soutien des étudiants autochtones par les programmes Access/Aboriginal Focus, la Dre Diedre Desmarais (directrice de secteur des programmes Access/Aboriginal Focus de l’Université du Manitoba) a parlé du rapport de la Commission royale des peuples autochtones (CRPA), qui a réclamé en 1996 la formation de 10 000 fournisseurs de soins autochtonesNote en bas de page 4. Dans sa présentation intitulée La réconciliation en action : augmenter le nombre de médecins autochtones, M. James Andrew (coordonnateur des initiatives étudiantes autochtones, Faculté de médecine, Université de la Colombie-Britannique [UBC]) a indiqué qu’après la CRPA, un certain nombre d’initiatives nationales (p. ex. le rapport Romanow de 2002Note en bas de page 5) ont intensifié ces besoins.

Si ces initiatives antérieures n’ont pas réussi à « indigéniser » la formation des professions de la santé, pourquoi la CRV devrait-elle susciter de l’espoir?

M. Andrew a présenté des statistiques convaincantes qui suggèrent qu’il y a lieu d’espérer. Par exemple, à la UBC, 40 étudiants des Premières Nations, métis et inuits sont inscrits au programme de quatre ans en médecine, qui réserve des places pour un maximum de 14 Autochtones chaque année (5 % du nombre annuel de places). De plus, 104 médecins autochtones sont en voie d’obtenir leur diplôme d’ici 2020. Dans un même ordre d’idée, la Dre Desmarais a fourni une longue liste de dirigeants autochtones qui ont obtenu leur diplôme dans le cadre du programme Access.

En outre, les Dres Martin et Desmarais ont donné des précisions sur les programmes de mentorat bien développés de leurs établissements qui soutiennent tout particulièrement les progrès des étudiants autochtones du secteur de la santé. Mme Janelle Brown-Walkus, étudiante autochtone diplômée de la Faculté de dentisterie de l’Université de Toronto, a raconté sa propre expérience de l’appui accordé aux étudiants par de tels programmes. Dans son exposé intitulé Expérience d’une stagiaire autochtone diplômée, elle a fait part de ses réflexions sur l’utilisation des ressources universitaires destinées aux étudiants autochtones, ainsi que sur sa participation au Programme autochtone des professions de la santé durant sa formation de premier cycle à l’Université McGill.

L’indigénisation du milieu universitaire : les défis des étudiants

Il y a certes des raisons d’espérer. Comme l’a indiqué la Dre Desmarais, les communautés nourrissent cet espoir quand elles investissent dans leur jeunesse brillante qu’elles envoient dans les universités urbaines pour suivre une formation dans les professions de la santé. Cet espoir peut toutefois s’avérer fragile. Il faut en prendre soin, le cultiver et le maintenir. De nombreux étudiants éprouvent des difficultés lorsqu’ils arrivent à l’université, où ils se rendent compte que leur formation antérieure en mathématiques et en sciences n’est pas toujours suffisante pour assurer leur réussite dans ces programmes exigeants. Devant ces défis, des universités canadiennes ont conçu des programmes expressément axés sur la préparation des étudiants autochtones aux examens d’entrée et d’admission (p. ex. MCAT, TAED, MEM) et aux cours préalables de sciences fondamentales.

Les étudiants autochtones n’ont pas tous accès aux programmes préparatoires. Cependant, des problèmes persistent même pour ceux qui en bénéficient. Les politiques coloniales et le racisme insidieux continuent de contrecarrer la réussite des étudiants autochtones. Un ressentiment palpable des colons contre les initiatives d’action positive ciblant les étudiants autochtones amoindrit le succès potentiel de tels programmes et entretient le « syndrome d’imposteur » chez certains étudiants autochtones, comme l’a mentionné Mme Brown-Walkus. En réaction, des étudiants hésitent à s’identifier comme autochtones. Ne voulant pas risquer d’être stigmatisés pour « être le seul visage brun de la classe », ils ne prévalent pas des programmes destinés à contrer les désavantages systémiques qui se liguent contre eux.

Quitter sa communauté pour suivre une formation postsecondaire peut se révéler une expérience empreinte de solitude. Mme Brown-Walkus a parlé de la façon dont le Maison des peuples autochtones de l’Université McGill s’est révélée un « deuxième chez-soi », où le personnel et les collègues autochtones ont servi de tantes, d’oncles, de cousins et de cousines de substitution. Comme l’a affirmé la Dre Desmarais, la présence d’un « personnel autochtone qui leur ressemble et les soutient complètement » est essentielle lorsqu’il s’agit de faire preuve de chaleur humaine et de sensibilité culturelle. M. Andrew s’est exprimé sur les commentaires des étudiants autochtones en médecine de la UBC, qui ont fait ressortir leur besoin d’un soutien non seulement à titre « d’étudiants en médecine », mais aussi à celui « d’étudiants autochtones en médecine ». Tenant compte de cette rétroaction, l’université accorde une priorité au rassemblement régulier de la cohorte d’étudiants autochtones pour des activités de perfectionnement professionnel en qualité d’étudiants autochtones du domaine de la santé.

Les clés de la réussite

M. Andrew a insisté sur le fait que, pour assurer la réussite de ces programmes, tout le personnel enseignant – ou, mieux encore, toute l’université – doit être authentiquement intégré aux initiatives. Par exemple, la compétence et la sécurité culturelles doivent imprégner la totalité du milieu d’enseignement, dans un continuum débutant avant les admissions et se poursuivant jusqu’au perfectionnement professionnel, par-delà la salle de classe. Afin de respecter cet engagement, il faut voir à intégrer les visions du monde autochtones dans les programmes d’études, en particulier en valorisant la cocréation de connaissances qui réunit les théories, les méthodologies et les méthodes tant autochtones qu’occidentales. La Dre Martin a décrit le Réseau de mentorat autochtone de l’Atlantique, en place à l’Université Dalhousie, comme exemple de cet engagement. Ce programme repose sur le double regardNote en bas de page 6, vision du monde respectueuse des Autochtones qui a été conçue par l’aîné micmac Albert Marshall et qui constitue maintenant un fondement de l’Institut de la santé des Autochtones des IRSC : « Pratiquer le double regard, c’est s’employer résolument, respectueusement et passionnément à mettre en commun nos différents systèmes de connaissances, qu’ils soient autochtones ou non, afin de laisser un monde meilleur à la prochaine génération, en évitant, par notre propre inaction, de compromettre les possibilités qui s’offrent aux jeunes (selon le principe de la septième génération) Note en bas de page 7. »

Actuellement, beaucoup de hiérarchies sociales et de modèles pédagogiques des établissements d’enseignement supérieur canadiens ne sont pas en accord avec les modes autochtones de connaissance et d’apprentissage. Dans les traditions autochtones, le savoir est sacré et possédé par des gardiens du savoir et des aînés qui le communiquent par des récits et des cérémonies. Pour souligner ce point, la Dre Martin nous a rappelé un adage africain : « Chaque fois qu’un aîné meurt, c’est comme si une bibliothèque était réduite en cendres. » Afin d’assurer l’intégration de ce savoir dans l’apprentissage destiné à tous les étudiants, nous devons accueillir les gardiens du savoir autochtones dans la salle de classe et les rémunérer de façon respectueuse (p. ex. financièrement ou par des cadeaux culturellement adaptés). Mme Brown-Walkus a indiqué qu’il était injuste d’attendre des étudiants autochtones qu’ils enseignent à leurs camarades les modes de vie et les expériences autochtones. La Dre Martin a parlé d’un modèle pédagogique plus respectueux qu’utilise le Réseau de mentorat autochtone de l’Atlantique et qui élimine les hiérarchies en adoptant délibérément un mode d’apprentissage et de partage reproduisant une conversation autour d’un feu.

Conclusion

Les suites à donner à la CRV par le milieu universitaire exigent de faire preuve d’innovation dans des domaines fondamentaux. Ainsi, les écoles canadiennes de médecine dentaire doivent notamment réfléchir sérieusement sur les modèles conventionnels d’enseignement et d’admission, les moyens de soutenir les besoins uniques des étudiants et la façon de s’assurer que le contrat social de la profession suscite des partenariats authentiques avec les communautés autochtones. Certaines d’entre elles prennent des mesures pour accroître la proportion d’étudiants autochtones dans leurs programmes et améliorer les chances de réussite. Les débats d’experts comme celui faisant l’objet du présent rapport constituent un moyen crucial par lequel les doyens, le corps enseignant, le personnel et les stagiaires peuvent apprendre, échanger et travailler à « l’indigénisation de leur milieu universitaire ».

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