Des stratégies d’éducation des enfants pour favoriser le développement des bébés prématurés
Une entrevue avec le Dr Steven Miller et la Dre Isabel Benavente-Fernández au sujet de leur recherche sur le lien entre le statut socioéconomique des parents et le développement cognitif des bébés très prématurés

5 novembre 2019

Les bébés prématurés courent un risque élevé de lésion cérébrale. Ces lésions se traduisent souvent par un trouble neurodéveloppemental ou des problèmes cognitifs plus tard dans la vie. Or, bien que le lien entre les lésions cérébrales et les troubles neurodéveloppementaux soit bien connu, on ignore en quoi l’environnement des bébés prématurés et leurs expériences vécues peuvent aider à atténuer les conséquences de ces lésions.

Récemment, une étude financée par les IRSC a permis de démontrer le lien entre le statut socioéconomique des parents, mesuré selon le niveau de scolarité de la mère, et le développement cognitif des enfants d’âge préscolaire. L’étude a été réalisée par la Dre Isabel Benavente-Fernández, néonatologiste et chercheuse à l’Hôpital universitaire Puerta del Mar dans la ville espagnole de Cadix, alors qu’elle travaillait comme boursière postdoctorale auprès du Dr Steven Miller, neuropédiatre et scientifique à l’Hôpital pour enfants de Toronto (SickKids) et à l’Université de Toronto. L’étude s’inscrivait dans une collaboration nationale de recherche dirigée par le Dr Miller et des collègues partout au pays.

En concertation avec des collègues à l’Hôpital pour enfants de la Colombie-Britannique, la Dre Benavente-Fernández et le Dr Miller ont effectué une évaluation neurologique de 170 bébés prématurés à l’âge de 1,5 an, puis à l’âge de 3 et de 4,5 ans. Ils ont ensuite comparé les résultats des tests cognitifs au niveau de scolarité de la mère (école primaire, école secondaire, études de premier cycle ou études supérieures). L’équipe a découvert que dans les cas où la mère avait fait des études supérieures, les résultats cognitifs des enfants ayant subi une lésion cérébrale étaient identiques à ceux des enfants qui n’avaient pas subi de lésion. Cette découverte laisse entendre que le niveau de scolarité de la mère joue un rôle dans le rétablissement après une lésion cérébrale et le développement neurologique des bébés. La prochaine étape consiste à déterminer ce que ces mères font exactement pour aider leur bébé et à mettre au point des stratégies et des interventions à l’intention de tous les parents. L’étude a été publiée dans la revue JAMA Network Open (en anglais seulement) en mai 2019.

Le Dr Miller et la Dre Benavente-Fernández ont répondu à quelques questions au sujet de l’étude, de l’importance des résultats et des futures recherches sur le sujet.

Qu’est-ce qui vous a poussés à réaliser cette étude?

Dr Steven Miller
(Photo gracieusement fournie par l’Hôpital pour enfants de Toronto (SickKids))
Dre Isabel Benavente-Fernández

Dr Miller : Nous avons axé notre programme de recherche financé par les IRSC sur la détermination des pratiques cliniques dans les unités néonatales de soins intensifs (UNSI) qui permettent de prédire les lésions cérébrales et de favoriser, ou de défavoriser, un développement cérébral optimal chez les bébés prématurés. En tant que neuropédiatre et clinicien-chercheur, je vois des enfants nés prématurément dont les résultats ne correspondent pas à ce qui avait été prédit par la présence ou l’absence de lésions cérébrales, ou par les expériences vécues lors de leur passage à l’UNSI. Compte tenu de cette situation et de la prise de conscience des répercussions des disparités sociales sur le développement du cerveau, le moment semblait propice pour porter notre regard au-delà des UNSI et d’étudier le statut socioéconomique, notamment.

Dre Benavente-Fernández : En tant que néonatologiste, je sais qu’il est parfois difficile de savoir ce qui compte dans le traitement des nouveau-nés prématurés gravement malades. Dans les UNSI, ce n’est pas évident d’avoir une vision à long terme et une idée précise des stratégies de soins cliniques à adopter pour favoriser un développement optimal. Cela dit, en tant que clinicienne-chercheuse, j’ai la chance non seulement de pratiquer la neurologie néonatale dans les UNSI, mais aussi d’assurer un suivi à long terme. Ainsi, au fil des ans, j’en suis arrivée à comprendre que le développement de chaque prématuré est unique et qu’aucune lésion cérébrale ne peut prédire le développement avec certitude. Par conséquent, même si j’ai appris à faire preuve de prudence en présentant un pronostic aux parents dont l’enfant est admis à l’UNSI, je suis toujours étonnée de voir que certains prématurés connaissent un développement optimal malgré une grave lésion cérébrale, alors que d’autres se heurtent à des obstacles même sans apparence de lésion grave. La neuro-imagerie et le pronostic des enfants nés prématurément m’ont toujours intéressée, et l’année que j’ai passée dans le labo du Dr Miller à SickKids comme boursière postdoctorale m’a permis d’adopter une vision complètement différente des facteurs les plus importants pour le sort de ces enfants vulnérables. Quelle ne fut pas ma surprise de constater que le statut socioéconomique ressortait le plus systématiquement comme facteur important, au point où il était comparable aux lésions cérébrales en matière d’importance relative dans le développement cognitif.

Quelle est l’importance de l’étude et de ses conclusions pour vous?

Dr Miller : Les conclusions de cette étude nous montrent que le milieu de la recherche doit adopter une vision élargie à long terme du développement des bébés prématurés. Par « vision élargie », j’entends l’intégration de perspectives des neurosciences, des sciences de la santé et des sciences sociales pour obtenir une approche holistique permettant de cerner des occasions de favoriser le bon développement des enfants prématurés. Les parents dans les UNSI nous disent souvent qu’ils rêvent de voir leur enfant se développer. Or, notre étude indique que ce rêve peut commencer à se concrétiser non seulement dans l’UNSI, mais aussi à la maison. La découverte que l’incidence des lésions cérébrales sur le développement est atténuée chez les enfants de familles ayant un statut socioéconomique élevé laisse entendre que nous disposons de plus d’occasions de protéger le cerveau en développement que nous le pensions. Par ailleurs, les conclusions de l’étude soulignent la nécessité d’assurer un suivi des enfants à long terme, car les résultats importants deviennent seulement évidents après la période traditionnelle de trois à cinq ans des subventions de recherche.

Dre Benavente-Fernández : Quand je suis arrivée au Canada, je me suis rapidement rendu compte des écarts appréciables en matière de ressources, d’économie et d’emploi comparativement à l’Espagne et, plus encore, à ma région de Cadix, où le taux de chômage s’élève à environ 40 %. Au début, je ne pensais pas que les différences en matière de statut socioéconomique avaient une incidence sur le sort des prématurés, car les deux pays disposent de bons services de santé publique et d’excellentes unités néonatales de soins intensifs. Toutefois, comme le montrent les analyses, je n’avais pas tout à fait compris l’importance du statut socioéconomique. Avec l’aide du Dr Miller, j’ai réussi à obtenir un soutien financier pour former une cohorte semblable de bébés prématurés dans ma région. Nous pourrons ainsi comparer les résultats du Canada et de l’Espagne, dont le contexte socioéconomique est très différent. De plus, nos conclusions me sont profitables au quotidien dans les UNSI et dans la clinique de suivi : je peux maintenant donner des conseils aux parents sur les stratégies permettant de favoriser le développement cognitif, comme lire et parler avec leur enfant, et aider les parents à trouver des centres où ils peuvent se renseigner sur le soutien parental.

Maintenant que vous avez prouvé le lien entre le statut socioéconomique et le développement cognitif des bébés prématurés, comment envisagez-vous la recherche ou les autres activités futures?

Dre Benavente-Fernández : Bien que des améliorations puissent être apportées dans les UNSI en matière de technologie de pointe pour la surveillance, le diagnostic et le traitement, il me semble maintenant évident que nous devons sortir des sentiers battus et améliorer le statut socioéconomique de ce groupe vulnérable. En considérant le statut socioéconomique dans son ensemble, nous pouvons combiner des stratégies visant à améliorer l’éducation des parents, la façon dont les parents élèvent leurs enfants et l’accès aux ressources, et à promouvoir l’exposition précoce aux activités favorables au développement. Voilà l’occasion pour les systèmes de santé publique des deux pays de jouer un rôle de premier plan par la mise en œuvre et l’évaluation de politiques qui soutiennent le développement à long terme des enfants nés prématurément.

Dr Miller : Les prochaines questions de recherche qui découlent de ces travaux porteront sur les éléments liés à un niveau de scolarité élevé chez la mère qui peuvent être modifiés à l’aide de politiques et de soins cliniques, comme l’exposition des enfants à la lecture, à un soutien parental approprié et à une alimentation optimale. La recherche en ce sens devrait comprendre la participation d’experts en sciences expérimentales, de cliniciens-chercheurs ainsi que de chercheurs dans le domaine des services et des politiques de la santé. Ainsi, une gamme élargie d’approches pourra être étudiée pour la protection du cerveau en développement et la promotion d’un développement optimal, allant des méthodes pharmacologiques traditionnelles jusqu’aux interventions sociales et aux services de soutien en santé.

Date de modification :