Recherche en santé buccodentaire : De la carie dentaire aux implants dentaires

Les troubles buccodentaires englobent une vaste gamme d'affections allant de la carie dentaire aux anomalies congénitales et au cancer en passant par les maladies des gencives et la douleur chronique. Souvent un piètre état de santé général conduit à une mauvaise santé buccodentaire, mais il est fort probable que l'inverse aussi est vrai. Les personnes atteintes de maladies chroniques comme le diabète et le sida sont plus susceptibles de contracter des infections gingivales persistantes, et il existe de plus en plus de preuves qu'une infection étendue des gencives s'accompagne d'un risque accru de maladie cardiaque ou de travail prématuré et de faible poids de naissance.

Il n'est pas nécessaire de remonter trop loin dans le passé pour retourner à une époque où les personnes d'âge mûr perdaient souvent la plupart sinon la totalité de leurs dents d'adulte à cause de caries dentaires avancées et d'infections chroniques des gencives (parodontite). En fait, une épidémie de caries dentaires qui s'est poursuivie jusque dans les années 1970 explique que des millions de personnes âgées aujourd'hui au Canada aient perdu toutes leurs dents. L'édentulisme (terme médical désignant la perte généralisée de dents) répond aux critères d'invalidité chronique de l'Organisation mondiale de la santé, car il a des effets profonds sur la façon de parler et de manger d'une personne, et donc sur sa qualité de vie, son état nutritionnel et sa santé en général.

De récentes recherches ont démontré que les dentiers traditionnels ne permettent pas aux gens de bien manger, et que les choses s'aggravent avec l'âge. L'os et la muqueuse sous les dentiers s'amincissent sans cesse, et manger devient de plus en plus difficile et douloureux. Afin de trouver une solution pour les millions de Canadiens sans dents, les Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC) financent de nouveaux essais cliniques en partenariat avec des fabricants pour déterminer si l'insertion de petits implants métalliques dans la mâchoire inférieure permettrait aux personnes sans dents de parler et de manger plus aisément. Les premiers résultats donnent à penser que ces implants permettraient effectivement aux personnes qui ont perdu toutes leurs dents lors de l'épidémie de caries dentaires de changer leur régime alimentaire et d'améliorer leur état nutritionnel et leur santé.

Une des plus importantes différences entre aujourd'hui et alors est le fluorure. La plupart des experts conviennent que la fluoruration de l'eau est une des mesures de santé publique les plus efficaces à jamais avoir été prise. Au cours des 30 dernières années environ, les caries dentaires chez les enfants ont sensiblement diminué partout dans le monde industrialisé - bienfait visible de meilleurs programmes de prévention, notamment la fluoruration de l'eau par les municipalités. En dépit de l'importante controverse que cette pratique a soulevée au début, des études rétrospectives comparant les municipalités avec et sans eau fluorurée ont démontré de façon concluante que les programmes de fluoruration ont permis de réduire notablement les taux de caries dentaires. (À l'état de traces, le fluorure empêche les bactéries dans la plaque de libérer des acides qui causent les caries, outre qu'il peut reminéraliser l'émail qui a été ramolli par ces acides.) Le fluorure est aussi un ingrédient commun dans de nombreux dentifrices et rince-bouche.

Grâce au fluorure, à l'hygiène dentaire quotidienne et à l'accès régulier à des soins professionnels, la carie dentaire est aujourd'hui considérée comme une maladie évitable. Malgré tout, presque tout le monde a des caries dentaires, et environ 60 % des gens présentent une infection localisée (gingivite), dans la plupart des cas limitée à une rougeur des tissus des gencives. Chez une importante minorité de personnes, toutefois, la gingivite peut entraîner la parodontopathie et éventuellement la perte de dents.

Percer les mystères de la santé buccodentaire

Même s'ils sont peu nombreux, les scientifiques canadiens dans le domaine de la santé buccodentaire sont considérés comme des sommités internationales des maladies infectieuses de la bouche, de la biologie des tissus conjonctifs et minéralisés, des biomatériaux, des sciences neurologiques et de la douleur. Cette expertise variée tient au fait que nombre des tissus de base (muqueuses, os, articulations) et des processus biologiques dans la cavité buccale - y compris la communication cellulaire, l'inflammation, la réparation et la réponse immunitaire à l'infection - ressemblent à ceux d'autres régions de l'organisme, comme la peau, les poumons, le tractus digestif et les membres. La bouche devient donc un modèle de recherche précieux pour comprendre l'activité biologique au niveau d'autres organes moins accessibles.

Environ 500 espèces de bactéries colonisent la cavité buccale, et normalement un seul millimètre de salive humaine contient plus de 100 millions de bactéries. Bien que les scientifiques connaissent à fond les organismes à l'origine de la carie, ils comprennent moins bien comment certains groupes de bactéries causent la parodontopathie, et particulièrement les attaques et les parades auxquelles se livrent de microscopiques cellules parasites et les cellules hôtes. Puisque ces microbes sont endémiques dans la cavité buccale, pourquoi la parodontite ne touche-t-elle que certaines personnes? Et quelles sont les conséquences plus globales de l'infection parodontale sur le coeur et le foetus? Les bactéries se communiquent-elles à d'autres systèmes organiques, ou libèrent-elles des toxines qui circulent dans le sang. Ces questions au sujet de la microbiologie buccale sont pour ainsi dire infinies, mais les réponses à nombre d'entre elles aideraient à percer d'autres mystères de l'organisme.

Comment se forment les dents, les os et le tissu conjonctif est une autre importante question de recherche. Comment l'organisme régule-t-il les cellules précurseurs pour qu'elles forment des tissus calcifiés? C'est une question qui a une vaste portée, car la minéralisation (ou la déminéralisation) des tissus joue un rôle dans les caries dentaires, la guérison des fractures, l'arthrite, le durcissement des artères, l'ostéoporose et les calculs rénaux. Et ce ne sont que quelques-unes des affections les plus commuens. La perspective terriblement séduisante de régénérer les tissus des gencives ou l'émail des dents en laboratoire, ou mieux encore, dans la bouche, n'est pas si farfelue qu'on serait porté à le croire à première vue. En effet, un groupe à Boston a réussi à faire pousser une dent à partir de cellules en culture!

Aussi pénible que peut être le mal de dents, d'autres types de douleur buccale causent une souffrance plus intense encore et sont beaucoup plus difficiles à traiter. Par nécessité, certains chercheurs dans le domaine de la santé buccodentaire se sont spécialisés dans la biologie du signal et du traitement de la douleur. La névralgie faciale, aussi appelée tic douloureux de la face, est essentiellement perçue comme un accès de douleur unilatérale intense et fulgurante irradiant de la joue jusqu'au milieu du visage, de la lèvre supérieure, de la lèvre inférieure et du menton. Manger et parler peuvent causer de vives douleurs. Les causes sont incertaines, et le nerf trijumeau, l'un des plus gros du visage, ne présente pas de lésion apparente. D'une façon quelconque, ce nerf devient hypersensible, le moindre stimulus parvenant à l'exciter. Comme les amputés qui se plaignent de la douleur du membre fantôme, certaines personnes ont un « mal de dents fantômes » qui tire son origine du vide laissé par les dents extraites.

Les dysfonctions temporo-mandibulaires regroupent un ensemble d'affections qui causent de la douleur au niveau de la mâchoire et des muscles. Parfois, la douleur résulte de l'arthrite, mais nombre de cas sont d'étiologie inconnue. Le « syndrome de bouche brûlante » est une autre affection déconcertante qui fait qu'on a l'impression d'avoir eu la langue et les muqueuses de la bouche roussies. Il y a beaucoup à apprendre au sujet de tous ces syndromes, d'autant plus qu'ils semblent coexister avec d'autres pathologies douloureuses comme la fibromyalgie, le syndrome de douleur myofasciale et le côlon irritable. Pour le moment, leurs causes demeurent inconnues, et aucune médication vraiment efficace n'existe.

Au cours des dernières décennies, la reconstruction chirurgicale des fissures labiales et des fentes palatines s'est perfectionnée, au point de rendre ces anomalies congénitales quasi invisibles. Malheureusement, on ne peut en dire autant du cancer de la gorge et de la bouche, le sixième pour la prévalence chez les hommes. La plupart du temps associé au tabagisme (notamment la consommation de tabac à mâcher ou à priser) et à l'excès d'alcool, le cancer de la bouche est extrêmement défigurant, car le traitement consiste à enlever la tumeur de même qu'une zone avoisinante de tissu sain. En général, les personnes qui doivent subir une intervention aussi radicale ne peuvent se permettre d'avoir une chirurgie faciale reconstructive après coup, ce qui fait qu'elles doivent continuer à vivre avec une moitié de joue ou de visage. À cet égard, la politique sociale plutôt que la technologie médicale limite le traitement, et des données doivent encore une fois être recueillies pour évaluer les mesures à prendre pour remédier efficacement à ce problème.

Décider du programme de recherche en santé buccodentaire

Au Canada, de 60 à 80 % des caries dentaires et pratiquement tous les cas de parodontopathie sont le lot des populations défavorisées et isolées, notamment les Autochtones, les personnes âgées et les personnes présentant un handicap physique ou intellectuel. Bien qu'il reste encore beaucoup à apprendre au sujet de la science fondamentale des caries dentaires et des infections gingivales, il existe certainement une solide base de connaissances qui doivent être mises en application par des politiques sociales progressistes.

Un des volets essentiels du programme de recherche en santé buccodentaire de l'IALA est l'accumulation de données socio?économiques sur lesquelles fonder des stratégies de santé publique qui répondront aux besoins en matière de santé bucco-dentaire des populations vulnérables. À l'heure actuelle, seulement environ 40 % des Canadiens ont accès à une eau fluorurée. Les gens à revenu peu élevé ou fixe et sans assurance souvent ne peuvent se permettre des soins de base, encore moins des traitements de restaurateur coûteux.

Les membres des Premières nations, par contre, doivent s'armer de patience et attendre des préautorisations d'administrateurs fédéraux éloignés avant de recevoir des soins de chirurgie dentaire et d'orthodontie. Dans le cœur des villes canadiennes, les enfants dont les caries dentaires sont tellement avancées qu'ils doivent être traités sous anesthésie générale se comptent par centaines. Un nombre beaucoup plus grand endurent une douleur dentaire chronique en attendant d'être traités dans des hôpitaux pédiatriques. Bref, les personnes qui pourraient profiter le plus des avancées de la médecine dentaire ont difficilement accès aux soins ou ne peuvent se les permettre.

Pour s'attaquer à ces problèmes, et à divers autres, l'IALA a organisé le premier atelier de planification de la recherche en santé buccodentaire en juin 2002. Y ont participé divers intervenants qui ont commencé à jeter les bases d'une stratégie de recherche en santé buccodentaire qui inclura à la fois les priorités et les programmes de formation pour cette recherche.